Elsa Grether, interprète intime de Prokofiev

Quand Elsa Grether évoque la musique de Sergei Prokofiev, c’est amoureux et assumé. « Prokofiev est un compositeur que j’ai toujours adoré. » Sur un ton admiratif , elle évoque le vent sur les tombes glaciales en Russie, la campagne immense et les datchas. La guerre et l’angoisse. L’enfermement et ce parti qui n’en finit pas de hanter la vie de chaque soviétique. La nostalgie et le lyrisme sont aussi là. En contrepoint. 


Les mots d’Elsa Grether sont, en quelque sorte, une photographie de la Russie de Prokofiev. Ils sont une réminiscence des émotions que la violoniste éprouve au son de ce compositeur majeur du vingtième siècle.

Son dernier album, Masques, est une monographie consacrée au maître. Enregistré en duo avec David Lively, pianiste au toucher rare, ce disque est né d’une passion commune des deux artistes pour Prokofiev, réunis de façon tout à fait fortuite mais féconde à l’occasion d’un festival dans le Nord de la France.

Masques propose un programme raffiné et ciselé, interprété à la perfection. Ce disque là vous emmènera bien loin, en tout. 

Le contraste en point de convergence

Au programme de Masques, la sonate sonate n°1 en fa mineur opus 80, la sonate n°2 en ré majeur opus 94 bis pour violon et piano, la sonate pour violon seul et deux courtes transcriptions du grand violoniste Jascha Heifetz (extraits du ballet Roméo et Juliette et de l’opéra la Marche de l’Amour des trois oranges.). 

Une première sonate pour violon et piano entre exubérance et angoisse

Les deux sonates pour violon et piano témoignent du goût de Prokofiev pour le contraste. 

La première sonate en fa mineur opus 80 a été écrite entre 1838 et 1946. Esquissée aux Etats-Unis et terminée en Russie, il s’agit là d’une oeuvre sombre et sauvage.  « C’est une oeuvre très complexe, dit-elle, avec cette émotion heurtée qui la caractérise. Le premier mouvement est peut-être le plus fort. Il est en tout cas celui qui me touche le plus. ». Mouvement dépouillé, sombre et glacial… « On pense à des paysages glacés puis vient l’angoisse et un état psychologique proche de la suffocation pour ces gens qui vivaient la guerre. Et puis on revient aux images de tombes avec ces arpèges qui représentent le vent qui siffle sur elles. » 

Evoquons aussi le fameux allegro brusco. Prokofiev avait expliqué au pianiste Lev Oborine , l’un des créateurs de la sonate : « Cela doit sonner de telle sorte que les gens sautent sur leurs sièges en se disant : a-t-il perdu la tête ? » Au cours de notre entretien, Elsa a évoqué la vaste et difficile question de l’interprétation. « Nous les musiciens nous sommes comme des acteurs ou des traducteurs de la musique que nous jouons. Nous essayons, même s’il s’agit d’un idéal difficile à atteindre, de devenir la musique que nous jouons. »

En cet allegro brusco, Elsa, si discrète et modeste à la ville, se mue en une interprète totalement héroïque, soutenue par un piano « rageur ». Magie de la musique de Prokofiev qui traverse cette musicienne capable de la recevoir et de vous en passer le feu.

Une seconde sonate limpide et chambriste

Ecrite comme un pied de nez aux horreurs de la guerre, la seconde sonate en ré majeur opus 94bis est lumineuse. Elsa évoque cette oeuvre en adoptant un ton doux et rieur, comme si la musique résonnait encore en elle. « Cette sonate est comme une fenêtre ouverte, pleine d’humour et d’énergie. »

Touchante sonate à la forme strictement classique et à la sonorité claire. « Elle s’inscrit vraiment dans une recherche de pureté. Prokofiev cherchait à atteindre, comme Ravel, un idéal de pureté, de simplicité et d’épure. »

Là encore, Elsa Grether ravit son auditoire, dans un dialogue en osmose avec le piano souple et plein de couleurs de David Lively. Cette sonate traduit la force de l’intériorité de l’artiste aux prises avec un monde turbulent. Elsa se fait alors passeur d’une spontanéité mélancolique, sans jamais céder aux facilités d’un sentimentalisme déplacé. 

Elsa Grether touchée par la voix du mélodiste Prokofiev

Contraste encore avec la sonate pour violon seul en ré majeur opus 115. 

Au coeur de cette oeuvre méconnue, s’entrechoquent rythme énergique et lyrisme. En interprétant cette composition très représentative du style de Prokofiev, Elsa Grether sait aussi, à la perfection, mettre en valeur le talent de mélodiste du compositeur. « Il est un immense mélodiste, peut-être le plus grand du 20e siècle. Les thèmes restent simplement dans l’oreille. De son style d’écriture extrêmement moderne, on retient une voix véritablement singulière et un talent poétique rare. »

Les talents de mélodiste de Prokofiev s’épanouissent dans les mouvements lents de son oeuvre. « On n’y pense pas toujours car on imagine bien volontiers des choses rythmiques, une musique communicative qui dégage beaucoup d’énergie. Mais il y a aussi, chez Prokofiev, ce côté intime et touchant. » Touchant ? « Oui, impressionnée par ces mots de Prokofiev lui-même. Lui qui disait à quel point il faut déployer une énergie énorme pour survivre dans le contexte oppressant qui était celui de son quotidien. »

Des masques et les ombres de grands violonistes veillent sur ce disque

Des masques

Il est d’usage d’expliciter le titre d’un album en introduction. C’est un usage que nous ne respecterons pas ici mais nous avons de très bonnes raisons ! Masques, note Elsa, c’est « la réalité d’une vie en Union Soviétique quand les gens, privés de liberté, devaient absolument se protéger en communiquant le moins possible. » Prokofiev, en sa qualité de compositeur, n’a pas été épargné. « Il paraît que les officiels du parti venaient vérifier chaque oeuvre ! » Elsa de conclure avec humour : « On ne peut imaginer, de nos jours, des hommes politiques, occupés à lire des partitions ! » (rires). 

Et des ombres

Trêve de plaisanterie et revenons à la musique. Masques est aussi une miniature. Bien entendu tirée de la seconde scène de l’acte I du Ballet Roméo et Juliette, elle est emblématique du style très théâtral de Prokofiev. Cette petite marche espiègle a été transcrite par l’immense violoniste Yascha Heifetz, tout comme il le fera aussi de la seconde miniature incluse dans le disque. (Marche pour Violon et Piano, extraite de l’opéra La marche de l’amour des trois oranges)

«Yascha Heifetz a marqué l’oeuvre de Prokofiev de sa personnalité, une oeuvre qu’il a su magnifiquement transcrire. Il était véritablement un ambassadeur de la beauté et de l’exigence qui caractérisent la musique de Prokofiev ». 

Yascha Heifetz donc. N’oublions pas le non moins éblouissant David Oïstrakh. Présent lors de la création de la Seconde Sonate en ré majeur opus 94bis dans sa première version pour flûte et piano, il demande à son ami une version pour violon. Il participe aussi à la réalisation de quelques tournures violonistiques et crée la sonate le 17 juin 1944. Il crée aussi la Sonate opus 80 le 23 octobre 1946. Nous pourrions évoquer les funérailles de Prokofiev et le rôle qu’y joua le violoniste, mais cela c’est une autre histoire. 

Masques est un disque extraordinairement riche. Sa musique est noble et complexe. Ses interprètes vous en offrent une lecture ciselée et raffinée. 




Gang Flow remercie chaleureusement Elsa Grether de cet entretien et de cet échange magnifique.  


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