Denis Pascal présente Ravel à Gaveau

Ravel à Gaveau

Nous avons rencontré le pianiste Denis Pascal. Au coeur de notre entretien, son disque « Ravel à Gaveau », enregistré avec Aurélien Pascal, Svetlin Roussev et David Lively. Un disque La Musica. Raffiné, historique et émouvant, mais aussi véritable manifeste d’une conception fine et exigeante du métier de musicien.



Quatre oeuvres majeures de Maurice Ravel créées dans l’historique Salle Gaveau

Maurice Ravel

« Ravel à Gaveau » rassemble quatre oeuvres majeures de Maurice Ravel créées dans l’historique Salle Gaveau à paris. La raison profonde de cet enregistrement a donc été l’histoire mais Denis Pascal, très vite au cours de notre conversation, évoque les pièces amoureusement.

Lors de l’enregistrement, la question de la projection ne se pose pas. C’est plutôt celle du discours, du phrasé et de la justesse. Surtout la possibilité de la réécoute est essentielle. Un disque n’a de valeur que s’il est réécoutable.

Denis Pascal

Des oeuvres magiques

« Le « Trio avec piano » et les « Valses nobles et sentimentales » sont des oeuvres magiques mais austères. Difficiles aussi. Les Valses sont horriblement difficiles à jouer. On pourrait dire qu’elles sont l’oeuvre d’un dandy avec une oreille extraordinaire. Complexes, enivrantes, à la fois sensuelles et retenues. Je dirais la même chose du « Tombeau de Couperin » où il y a quelque chose de tellement retenu, d’austère, d’introverti. Chez Ravel, il y a tout cela mais c’est un peu plus marqué dans ces oeuvres là. »

Denis s’arrête pour préciser. « A l’exception du Tzigane évidemment ! Tzigane, ce n’est pas un pastiche, c’est une merveille car il n’y a pas là seulement l’évocation tzigane mais aussi la lecture profonde de Ravel. » Denis se reprend à nouveau. « Mais je reste persuadé que le plus beau moment de la musique de Ravel, c’est l’ouverture du Trio avec piano. Non. J’exagère. En tout cas, c’est un sommet. » Denis rit de bon coeur.

Denis Pascal enregistre Le Trio avec piano à la Salle Gaveau

Composé à Saint-Jean-de-Luz entre mars et août 1914, le Trio avec piano est une pièce très vite appréciée par la critique. Manuel Cornejo cite Jean Marnold, ami du compositeur et critique musical au Mercure de France : « Nul pathos, nul intellectualisme abstrait dans cette musique pure, dont Mozart n’a pas dépassé la spontanée maîtrise, l’aisance ni le souffle ailé. (…) L’unité de l’ouvrage est tellement intrinsèque, instinctive, que la forme cyclique apparaît réalisée à l’insu de l’auteur. Ecriture, harmonie, polyphonie, ryhtme ou inspiration, tout est neuf, personnel, d’une originalité intégrale – et simple, de cette simplicité infuse qui fut notre secret, qui fait la perfection de nos chefs-d’oeuvre. L’émotion est si délicatement incisive qu’elle semble contenue, discrète, jusqu’à ce qu’elle vous pénètre et vous poigne… » (novembre 1915). »

Ce Trio avec piano, Denis Pascal l’a joué au moins une fois par an, et cela depuis trente ans. « J’adore le premier mouvement qui est absolument magique. » Mieux encore. Si l’enregistrement de cette oeuvre qui accompagne le pianiste depuis tant d’années semblait être une évidence, il a été aussi un moment de communion musicale intense avec les musiciens qui l’ont accompagné et son fils en particulier, le violoncelliste Aurélien Pascal. « Aurélien est un partenaire exceptionnel. Quand dans la famille, il y a des partenaires exceptionnels, c’est une chance. Il y a quelque chose spécial évidemment… On est pétris dans le même moule, on ne réfléchit pas. « 

Un disque n’a de valeur que s’il est réécoutable

Denis Pascal

Ravel à Gaveau a été enregistré sur deux pianos Steinway modernes. Un disque « historique » devait-il être enregistré sur des pianos historiques ? La question est actuelle. La réponse de Denis Pascal dépasse les réflexes contemporains.

Piano historique ou moderne : dépasser les réflexes du contemporain

« A mon sens, la question n’est pas vraiment celle du piano mais plutôt celle du touché, de la conception du phrasé, du rythme et de l’harmonie. Les pianos historiques du milieu du dix-neuvième siècle jusqu’au début du vingtième siècle présentent une particularité évidente. Les registres sont inégaux et par conséquent, les plans sonores sont plus faciles à réaliser. Sur le piano moderne construit pour les grandes salles, tout a été égalisé et tout est donc très puissant. Il y a donc un travail différent à faire pour rendre transparents les textures harmoniques ou les plans sonores. »

La possibilité de réécoute est essentielle

La question sera-t-elle la même pour un enregistrement ? « Très sincèrement, je trouve que lors de l’enregistrement, la question de la projection ne se pose pas. C’est plutôt celle du discours, du phrasé et de la justesse. Surtout la possibilité de la réécoute est essentielle. Un disque n’a de valeur que s’il est réécoutable. Il n’est pas uniquement l’effet d’un jet spontané lors d’un concert. »

Cette notion de réécoutable mérite quelques développements qui ne tardent pas à venir. « Il y a des concerts qui sont formidables mais qu’on ne peut pas réécouter parce qu’ils portent quelque chose du moment et non pas quelque chose de réécoutable. Un peu comme les romanciers du dix-neuvième siècle qui passaient un temps infini à chercher à savoir si ce qu’ils avaient écrit pouvait « sonner » alors que leur texte n’allait pas être dit mais juste entendu à l’intérieur de la tête ».

Piano moderne ou piano historique, question artificielle ? « Je pense qu’il faut toucher le piano historique pour mieux respecter le piano moderne et pour développer une technique cohérente avec le son et la projection. Pour que cela se rapproche aussi de ce que font les autres instruments. Pensez au violon ou au violoncelle et leurs instruments historiques ou des copies. Et si l’instrument est neuf, alors il a un fonctionnement subtile. Finalement, je dirais que le piano moderne est tellement solide qu’il supporte parfaitement la « grossièreté » ambiante des pianistes ».

Du piano à l’interprétation historique des oeuvres

Je suis contre le diktat de l’interprétation historique.

Denis Pascal

La conversation avec Denis Pascal devient passionnante. De la question du piano, nous passons naturellement à celle de l’interprétation. « Je ne crois pas à une traduction plaquée sur l’exécution. Nous en avons parlé pour les pianos. Je crois que l’interprétation doit être vivante et qu’elle est l’objet d’une attitude contemporaine. » La connaissance des instruments, de l’histoire, du contexte n’est-elle pas essentielle ? « Oui bien sûr. Mais il faut aller plus loin. Pour résumer cette question de l’interprétation historique des oeuvres, lisez l’introduction de Nikolaus Harnoncourt, Le discours musical. Juste cette introduction dans laquelle il explique simplement la nécessité du vivant. Il faut sortir de la vitrine ! Disons que je fais de la musique pour que les choses soient vivantes et qu’on puisse les percevoir comme une expérience. »

Denis Pascal s’oppose donc à ce qu’il appelle « le diktat de l’interprétation historique des oeuvres. » « L’idée est toute simple. Il faut rendre vivant et empêcher que les traditions de l’exécution n’étouffent la musique. Je n’ai absolument rien contre le piano forte. J’adore le touché ! Mais je ne suis pas souvent convaincu par les pianofortistes en raison des rubato qui n’appartiennent pas à la musique mais plutôt à l’instrument lui-même. » La musique doit être vivante. N’avons-nous donc pas oublié le public ?

L’essentiel est de toucher le public

Comment toucher le public ? Une question fondamentale qui engendre immédiatement une seconde question. Celle de la relation du musicien avec le public. « Le musicien est un médian, un « transformant ». Il lit les signes de la partition, vibre et bouge avec eux. Cette personne c’est un vecteur tout simplement. Tout comme le toréador. C’est aussi abstrait et organique que cela. »

Le déclencheur ne serait donc pas rationnel. « Il faut savoir créer une alchimie avec le public. Il y a ceux qui disent que c’est la fin du récital et du concert classique, parce que personne ne comprend. D’autres disent que c’est la fin de la composition parce qu’on est éloigné de la musique. Je n’y crois pas du tout. Je crois même que nous n’avons jamais été aussi près de comprendre que tout est lié à une personne. Cette personne là, le musicien, est un vecteur parce que le travail d’une vie, c’est la musique. Il faut goûter la musique. Certaines pièces nous rendent vraiment plus intelligents. C’est comme au cinéma ! On sort parfois du cinéma en étant plus intelligent. Ces films là deviennent des films de chevet, comme certains livres. Eh bien, c’est la même chose pour la musique. »

Ravel à Gaveau, une photographie raffinée et subtile

Au musicien d’ouvrir les espaces, de susciter les questionnements, de provoquer l’infime et subtile moment de grâce. Ravel à Gaveau est une photographie. Celle des moments de création d’oeuvres de Ravel dans une salle historique parisienne. Celle également celui d’une conception réfléchie et subtile du métier de musicien et d’interprète par un pianiste au jeu profond et raffiné.

La musique c’est sérieux. C’est à la fois un métier et une éthique de vie.

Denis Pascal

Ecoutez quelques extraits ici

Pour consulter le site de Denis Pascal, c’est ici

Lisez notre article sur le disque d’Aurélien Pascal « All’Ungarese »

Nos derniers articles

Les commentaires sont fermés.