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Régis Campo, portrait d’un compositeur un peu dans la lune

Régis Campo

Régis Campo. Crédit photo : Anne-Sandrine Di Girolamo

Rencontre avec Régis Campo, un soir d’octobre au coeur des augustes pierres de l’Institut de France. Du Conservatoire de Marseille, sa ville natale, à la Villa Médicis où il fut pensionnaire, le voici désormais Académicien. Mais musicien toujours, compositeur agile et sensible au monde qui l’entoure. Lui qui, à l’instar de Léonard Bernstein, dit aimer les gens. Qui avoue avoir envie de « faire des bises à tout le monde » lorsqu’il termine une musique. Alors qu’il est si facile de le perdre une fois que la lune, les étoiles et la musique, l’emportent ailleurs.

A l’Institut de France avec Régis Campo

Ce jour-là, le jury de la première édition du Prix de Photographie de l’Académie des beaux-arts-William Klein a désigné le photographe Raghu Rai lauréat de l’édition 2019. Une cérémonie à laquelle Régis Campo a assisté en sa qualité d’académicien, juste avant de nous convier à visiter l’Institut de France et de s’entretenir avec nous de la section musique au sein de l’Académie. (Cliquer sur la vidéo ci-dessous pour écouter notre interview).

Les gens aussi, surtout les gens

Notre première question était « la » question comme Régis Campo l’a de suite souligné. Quel est donc le rôle du compositeur dans la société ? « C’est un passeur, un révélateur, un communicateur. C’est quelqu’un, surtout aujourd’hui, et c’est un peu banal de le dire ainsi, qui doit aimer les gens et la vie. Les gens issus de toutes les couches sociales et de tous les milieux. Ce compositeur essaie de communiquer par le verbe et le son, par la musique. Il le fait d’une manière plus irrationnelle que par le texte mais aussi d’une manière plus affective, plus directe et presque émotionnelle. »

Le compositeur doit donc aimer les gens. Est-ce inédit, nouveau ou même novateur ? Régis Campo d’expliquer qu’après la Seconde Guerre Mondiale, le compositeur de musique « classique » était à la recherche d’un certain positionnement, parmi des écoles et des courants. « On ne communiquait pas assez. Plus les années ont passé, et surtout à l’aube du siècle nouveau, on s’aperçoit que le monde s’ouvre, grâce à internet notamment, et que le compositeur doit s’en amuser et jouer avec. »

De ceux qui écoutent et de celui qui s’en imprègne

Mais qui joue le plus ? Le compositeur ou celui qui l’écoute et vient à l’entendre ? « Quand une personne vient me voir après un concert, j’essaie d’imaginer sa vie et ce qu’elle a vécu ou est en train de vivre. Parfois, les gens me parlent spontanément d’eux-mêmes. Ce sont des cadeaux qu’ils me font alors j’essaie de comprendre ce qu’est leur vie et pourquoi ils me disent ces choses-là. Je sais que cela sera pourtant la seule rencontre. Ils me disent au-revoir mais je reste imprégné. Ils m’inspirent. »

Parfois aussi, c’est celui qui écoute qui se joue du compositeur. « Au moment de la sortie de mon dernier disque, j’ai reçu des lettres anonymes. Nous avions diffusé la pièce « Une solitude de l’espace » sur France Musique… Arrive alors à la maison une lettre qui m’a bouleversé. Je l’ai gardée précieusement parce qu’elle rappelait l’enfance de l’auteur de cette lettre. J’ai essayé de voir d’où elle venait mais c’était impossible. Cette conversation secrète a été l’un des épisodes les plus touchants que j’ai pu vivre grâce à la création.« 

Régis Campo, un compositeur à la joie toute spinoziste

Le côté magique de la vie. Oui, il y a un côté magique de la vie pour qui sait que le bonheur est souvent devant soi. Régis Campo, compositeur d’une musique de l’émerveillement, selon l’expression de Thierry Vagne. Régis Campo, étudiant puis lecteur de Spinoza et de Nietzsche, a construit une philosophie de la vie avant même d’en écrire la musique.


« Quand j’ai étudié la philosophie, ma rencontre avec Spinoza et Nietzsche a été fondatrice. Avec la musique, on transcende et on sublime tout ce qui se passe dans la vie. Prenons l’exemple de Spinoza. Sa vie était… horrible ! Excommunié, malade et seul. En un sens, il était malheureux mais ce qu’il écrit c’est de cultiver la joie. »

La Joie est une affection où la puissance d’agir du Corps est accrue ou secondée ; la tristesse, au contraire, une affection par où la puissance d’agir du Corps est diminuée ou réduite ; et par suite, la Joie est bonne directement.

Spinoza, Ethique, 3e partie.

L’esprit libre et ludique

Mais comment cultive-t-on la joie quand on est Régis Campo ? Avec deux mots. Comprendre et avoir l’esprit ludique. « J’aime beaucoup cette devise de Georges Simenon : Comprendre et ne pas juger. Ce mot « comprendre », je l’adore. Le fait de comprendre, de se faire comprendre, d’être compris et ne pas juger en musique c’est ne pas décider qu’elle est la musique à aimer ou pas. C’est pour cela que je n’ai jamais été intéressé par les histoires de chapelles et de courants. Je trouve passionnant de comprendre et c’est tout. L’autre mot clé c’est l’humour. Cela a beaucoup manqué dans la création, cet esprit qu’on trouve chez Mozart et même chez Ravel. Il ne s’agit pas de s’amuser mais d’avoir un esprit ludique et joueur. »

Et Régis Campo de raconter comment il avait découvert en un documentaire le peintre Miro en train de s’amuser sur la plage à trouver les coquillages, « comme un gosse qui trouve un trésor magnifique. » D’ailleurs, les gosses et les adolescents, il considère « fondamental d’être connecté avec eux. Surtout quand il ne savent rien de la musique contemporaine. Le jeu alors est de trouver un langage commun, comme en empruntant des mots au pictural ou au cinéma ».

S’amuser avec les codes de la culture pop

Si les réseaux sociaux et Facebook n’ont pas de secret pour vous, vous avez peut-être vu passer quelques clips récents de Régis Campo. Il s’en amuse lui-même. « Faire un petit clip moi-même m’a beaucoup amusé. C’était un peu farfelu de faire cela sur ma propre musique mais j’ai aimé m’amuser avec les codes de la culture pop. » Peut-on toutefois faire feu de tout bois quand on est artiste, artiste académicien au surplus ? « Je pense que Mozart s’en amuserait. D’ailleurs dans ses opéras, je suis persuadé qu’il a repris des airs qu’il entendait dans la rue. »

Street Art, le dernier disque de Régis Campo

Street Art c’est le disque qui s’amuse des musiques savantes et des musiques populaires. Qui marie le sophistiqué et le spontané. Qui se joue de la répétition pour faire entendre la pulsation d’une révolte artistique ou revenir aux battements réconfortants du coeur que le foetus entend dans le ventre de sa mère. Régis Campo badine. Fidèle à sa philosophie de vie en somme. Ne jamais se plaindre, voir le bonheur déjà présent et être ludique.


Nous terminerons notre rencontre avec « Une solitude de l’espace », dernière piste du disque. Régis Campo est un rêveur qui se dit « paniqué par les choses banales de la vie« . On le comprend. Quand les étoiles (et la lune) vous appellent et vous attirent à ce point, le processus de la composition semble être bien doux. Lirez-vous, en guise de conclusion, ces quelques mots de Régis Campo en écoutant la pièce ?

« Je compose avec le sentiment que j’ai expérimenté dans plusieurs rêves que je fais depuis que je suis tout petit. Je me retrouve dans une ville. Je rentre dans un immeuble, j’ouvre une porte. Je suis dans un appartement. J’ouvre une autre porte et tout à coup, c’est autre chose, l’impression de mondes incroyables. J’ai l’impression qu’en composant, je découvre de plus en plus un monde et que si je composais moins, je n’aurais pas la chance de découvrir toutes ces pièces incroyables. »


Les photos prises à l’intérieur de l’Institut de France (et où ne figure pas Régis Campo) ont été prises par notre ami photographe Didier Péron. Vous pouvez contacter Didier par mail : dperon.phot@laposte.net

Les autres photos sont celles d’Anne-Sandrine Di Girolamo. Toute publication ailleurs que sur ce site internet est prohibée.

A lire sur le site de l’Institut de France

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