Ivo Pogorelich : se livrer ainsi n'appartient qu'aux grands

Ivo Pogorelich, Invalides, 3 décembre 2019. Crédit photo : Gang Flow

Ivo Pogorelich, immense et presque sculptural. Le pianiste a donné en la Cathédrale Saint-Louis des Invalides le 3 décembre 2019 un récital vibrant et évocateur. De ce qu’on attend d’un grand artiste. De ce qu’un grand artiste, comme dépassé par les transformations du monde autour de lui, transmet tout, autrement.

Ivo Pogorelich : un manifeste à lui seul

Dix minutes avant le début du récital. La Cathédrale se remplit doucement, et là-bas, sur la scène, devant le piano, il est assis. En tenue décontractée. Bonnet sur la tête et pointes de fantaisie partout dans cette mise, sportive et colorée, dont il n’a visiblement que faire. Le public est déjà présent. Mais rien ne pourrait le détacher de son instrument, pas même une photographie intrusive, et déplacée.

Il quitte la scène, discrètement, pour y revenir dix minutes plus tard, comme transfiguré. Immense Ivo Pogorelich qu’on voit placer, lui-même, presque bruyamment le siège de sa jeune tourneuse de page. Le geste, attentionné, est paternel. Mais directif aussi, et plein d’impatience. Tout est grand chez lui.

Au programme, la Suite Anglaise n°3 de Jean-Sebastien Bach, la Barcarolle Op.60 puis le Prélude Op.45 de Frédéric Chopin. Gaspard de la nuit (M.55) de Maurice Ravel enfin. Exigeant et virtuose. Mais là n’est pas la question.

De ce programme que d’autres auraient ciselé en travaillant autour d’un point d’équilibre ou d’un point de tension, Ivo Pogorelich fait un manifeste. Chercherait-il une réponse à une seule et unique question ? Qui est l’artiste ? Pour celui qui a vécu et vit encore des transformations qui le bouleversent au point de transformer tout en objet d’expression, la réponse est musicale et scénique.

Ivo Pogorelich ou l’art de transcrire autrement

Ivo Pogorelich, Invalides, 3 décembre 2019. Crédit photo : Gang Flow

Réponse musicale tout d’abord. Les oeuvres jouées par Ivo Pogorelich font l’objet d’une lecture inoubliable. Ce soir-là, aux Invalides, il n’est pas une note de la Barcarolle Op.60 ou du Prélude Op.45 de Chopin qui ne soit devenue, sous les doigts d’Ivo Pogorelich, une arme à toucher le coeur de chacun. Un spectateur murmure : « C’est le bonheur », donnant ainsi la réplique à qui voudrait commenter le tempo ou le travail des couleurs.


La réponse est aussi scénique. Ivo Pogorelich est puissant mais fragile, ténébreux mais envoutant. La note douce chez lui est hypersensible. Et la note marquée est douloureuse, rageuse, presque violente parfois. Gaspard de la nuit de Maurice Ravel n’a sans doute jamais été aussi enchanteur et surnaturel. Et son interprète plus habité. Comment alors ne pas l’approuver de ne pas céder à l’usage du bis ? Oui, aucun bis. Et puis ? Est-il réellement possible pour l’artiste de se livrer à nouveau, sur la commande de l’usage, avec une intensité aussi véridique? Aucunement. Car Ivo Pogorelich abandonne sur scène, sans retenue et à la loyale, les émotions qui le traversent au son de cette musique qui semble, seule, pouvoir apaiser ses tourments. Seuls les grands savent se livrer ainsi…



Ravel, Gaspard de la nuit, M.55. III Scarbo par Ivo Pogorelich.

La Saison Musicale des Invalides 2019 avec Anais Gaudemard et Philippe Bernold

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Crédit photo de cette publication : Anne-Sandrine Di Girolamo pour Gang Flow.