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Un très beau Debussy au bois dormant

Un Debussy redécouvert, complété, transcrit par le musicologue Robert Orledge puis porté au disque par le pianiste Nicolas Horvath. Le tout publié chez Grand Piano, Naxos. Voici donc un « Debussy au bois dormant » parce que tiré de son sommeil. Un Debussy troublant qui pose une question à laquelle nul ne peut répondre que de façon personnelle. Peut-on achever l’oeuvre laissée à l’état d’ébauche ou mise de côté par un compositeur ?

Je n’aime pas les livrets limités à 2000 mots. Pour moi, c’est une hantise.

Nicolas Horvath

D’une rencontre entre Debussy, un pianiste et un musicologue

Ils travaillent ensemble depuis de nombreuses années. Une intégrale Satie, des découvertes et un beau jour, une sorte de confession. Le musicologue et spécialiste de musique française Robert Orledge, professeur émérite de l’Université de Liverpool, confie au pianiste Nicolas Horvath que son véritable amour, ce n’est pas Satie mais Debussy. Ah ! Un autre jour, par la poste, arrive chez le pianiste une enveloppe pleine de partitions. Il s’agit d’oeuvres rassemblées après de longues années de travail sur les manuscrits du compositeur. Nicolas Horvath s’exclame. « Ce travail, complètement fou, dormait depuis des années. Proposé à quelques pianistes, il n’avait jamais vraiment intéressé. Pour moi, il valait de l’or. »

Le compositeur qui préférait inventer des idées…

Robert Orledge s’intéresse à la musique de Debussy depuis les années 1980. En 2004, tout jeune retraité de son poste d’universitaire, il s’attelle à un nouveau projet de longue haleine : « tenter d’assembler des esquisses et des ébauches de Debussy pour en faire des partitions achevées. » Celles-là mêmes que Nicolas Horvath recevra plus tard par la Poste. Parce que Claude Debussy, ce sont des oeuvres projetées mais pas toujours terminées, des partitions jamais commencées, des projets sous forme « d’esquisses alléchantes », parfois à moitié finis, ou terminés mais orchestrés par d’autres.

Dans un livret documenté et précis, Robert Orledge explique la philosophie de travail de Debussy, et sa psychologie. « Comme si, pour lui, donner naissance à de la musique avait plus d’importance que peaufiner sa sonorité, lui qui était pourtant un orchestrateur plein d’imagination dès qu’il trouvait le temps et l’énergie pour s’atteler à cette tâche. Il semble aussi qu’il préférait inventer des idées plutôt que d’en faire des oeuvres achevées. Cependant, malgré les lacunes de nombre de ses esquisses (absence de clés, d’armature, de nuances, de phrasé…), les notes sont d’une précision surprenante, qu’elles puissent être comparées ou non à celles d’une ébauche ultérieure. » Voilà l’histoire. Reste la question : Peut-on achever l’oeuvre laissée inachevée par l’artiste ? Et un disque magnifique, qui propose un chemin, et laisse la question … ouverte.

Un Debussy au bois dormant

En 84 minutes et 48 secondes, Nicolas Horvath guide l’auditeur sur un chemin inconnu, inédit et créatif. Les oeuvres qu’il interprète ont toutes une histoire et quelque chose à voir avec un réveil de la musique de Debussy d’entre les partitions oubliées ou parcellaires.

On est ainsi guidé de Préludes oubliés et reconstitués en esquisse achevée (Petite valse). De tableaux d’un opéra-ballet exhumés puis terminés (Les masques) en ballet chinois (No-Ja-Li) ou encore de transcriptions saisissantes (Un jour affreux avec le diable dans le beffroi, A night in the house of Usher). Pour ceux qui jugent sacrilège de terminer l’oeuvre inachevée, l’écoute sera difficile. Pour ceux qui entendront la sensibilité du jeu de Nicolas Horvath, une expérience enrichissante et intellectuellement stimulante les attend.

L’inachevé doit-il rester inachevé ?

La question est au coeur de cette aventure. Un livret extrêmement riche (et non limité à deux mille mots) emmène le lecteur au plus près du travail conjugué de Debussy et de Robert Orledge. Quant au pianiste Nicolas Horvath, face à son piano, il n’impose nullement une réponse.

« Beaucoup d’oeuvres n’ont pas été terminées par Debussy. Je pense à « Un jour affreux avec le diable dans le beffroi » ou à « A night in the house of Usher ». Je sais très bien que certaines critiques trouveront le projet curieux. Ils pourraient dire que les oeuvres qui sont inachevées doivent rester inachevées. Cette question est véritable et me dépasse en tant qu’interprète. Bien sûr, Robert Orledge n’est en mesure d’y répondre puisqu’il a décidé de terminer le travail de Debussy. Voilà donc pourquoi j’ai posé la question à quatre grands professionnels. Un compositeur célèbre, un musicologue qui est en même temps journaliste, une psychanalyste et un philosophe. Chacun réfléchit sur le concept de l’inachevé, et moi j’ai intitulé le chapitre ainsi : Doit-on parachever l’inachevé ? »

Régis Campo, Marie-Lise Babonneau, David Christoffel et Yannis Constantinidès s’interrogent donc et répondent à la question du pianiste. Chacun sa sensibilité. Chacun son intelligence et sa culture. Tous apportent une lumière précieuse au questionnement, faisant de ce disque un bel objet de réflexion. Mais c’est au compositeur Régis Campo que revient le dernier mot le plus jubilatoire : « Maintenant soyons mythomane et mégalomane : qui s’occupera de mes propres brouillons et oeuvres inachevées dans cent ans ? J’accorderais bien post-mortem à une âme charitable ce valeureux travail, mais à la condition qu’il s’accomplisse dans une folie amoureuse ou irrationnelle. Et j’applaudirais ému et reconnaissant. Tel un fantôme orgueilleux, caché au fond de la salle de concert. »

Une déclaration d’amour à Debussy

C’est bien d’amour qu’il s’agit au fond et c’est ce que nous retiendrons. Robert Orledge et Nicolas Horvath aiment Debussy, jusqu’à aller le quérir bien qu’il soit endormi. Cet amour est sous chaque note du piano très travaillé de Nicolas Horvath. Et cet amour, on le ressent tel un coup de foudre dès les premières notes de l’Enfant prodigue et du bijou « A night in the house of usher ».

Ecouter quelques extraits



Le site internet de l’artiste : https://www.nicolashorvath.com/



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