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Gautier Capuçon : Se réinventer … mais tous ensemble !

gautier capuçon

Gautier Capuçon s’interroge avec nous sur la scène. Ce qu’elle représente pour lui. Ce qu’elle représentait. Car en 56 jours de confinement et des semaines incertaines encore à venir, la scène a été privée de ses artistes et de son public.



Gautier Capuçon et la scène, demain. Réinventons-nous tous ensemble ! 

Qu’évoque le mot « scène » pour vous ? 

La scène, c’est notre métier de musicien. C’est tout d’abord une sensation. Quand je pense à la scène, je me vois sur scène. Je sens mes pieds qui sont sur ces scènes assez particulières, en bois la plupart du temps. C’est une énergie aussi. L’énergie de la salle évidemment, qu’on ressent. Et puis c’est l’état d’esprit dans lequel on est. C’est l’adrénaline et la concentration. C’est en même temps se recentrer pour pouvoir se donner. Mais tout cela, c’est finalement le partage d’un instant, la communion et puis le voyage qu’on va faire ensemble. La scène c’est donc cela. La scène dans mes souvenirs… c’est-à-dire avant le confinement. Avant la mi-mars. 

Quelle relation personnelle entretenez-vous avec la scène ? 

Il faut que ce moment sur scène soit un véritable moment de joie, avec l’adrénaline et tout ce que cela comporte. Mais avec du bonheur. 

Gautier Capuçon

Il est toujours difficile de donner une date du premier concert. Est-ce la première fois qu’on était sur scène ? Est-ce le premier concert qu’on ait donné en entier ? Qu’est-ce que le premier concert ? On a des expériences de scène depuis le plus jeune âge. Quand on fait des auditions par exemple. Cela a toujours été un moment de joie, en tout cas de partage. Je le vois aujourd’hui quand je discute avec mes étudiants de la classe d’excellence de violoncelle. Evidemment, parfois on aborde la question du stress. On a tous le trac. Il faut apprendre à le gérer et ne pas lutter contre cela. Au contraire.

Mais il faut que cela soit un moment de joie et de partage. La musique c’est partager des émotions. Donc il faut réussir à faire la part des choses entre la dimension de l’excellence instrumentale de réalisation (que l’on a tous envie d’apporter, parce qu’on travaille des heures et des heures depuis que nous sommes gamins). C’est un degré d’excellence extraordinaire, et bien évidemment, lorsqu’on arrive au concert, on a une exigence de nous-mêmes qui est poussée à l’extrême. Ce qui fait que, comme un sportif de haut niveau, comme un grand cuisinier, on veut pouvoir à l’instant T donner le meilleur de soi-même. Il faut réussir à pouvoir essayer de donner le meilleur de soi. Car le meilleur de soi, c’est déjà extraordinaire. Et d’avoir en contrepartie une liberté qui nous permet de partager et de nous exprimer.

Il y a donc un équilibre. On est vraiment sur un fil. Mais il faut que ce moment sur scène soit un véritable moment de joie, avec l’adrénaline et tout ce que cela comporte. Mais avec du bonheur. 

56 jours de confinement et des vidéos sur les réseaux sociaux. Pensez-vous avoir tissé un lien différent avec le public ? Etait-ce le même public ? 

Comme tous les artistes, la scène me manque terriblement depuis plusieurs semaines et malheureusement, cela va duré. Ce que j’ai découvert dans ces vidéos impromptues…

Depuis San Francisco

J’ai commencé le samedi d’avant le confinement. La première vidéo que j’ai postée n’avait vraiment de but. Je suis rentré d’une grande tournée des Etats-Unis qui marquait le vingt-cinquième anniversaire de Sir Michael Tilson Thomas à la tête de l’Orchestre Symphonique de San Francisco. Ces premiers concerts annulés ainsi que la tournée ont été pour moi un vrai choc émotionnel.

Je prenais conscience tout à coup qu’en fait, les annulations arrivaient. On en parlait, on savait que cela allait être compliqué mais on n’arrivait pas réellement à intégrer cet aspect qu’on ne connait pas du tout. En effet, l’annulation de concerts, cela arrive parfois. Et de manière très ponctuelle et localisée, à cause d’une intempérie ou d’un évènement local. Mais jamais à l’échelle mondiale et jamais pour une durée aussi longue. Je pense que c’est arrivé la dernière fois lors des précédentes guerres.

Voilà, c’était inédit. Psychologiquement et intellectuellement, il y avait quelque chose que je ne parvenais pas à comprendre. Il y avait une partie de mon cerveau qui élaborait des stratagèmes en vue de trouver des solutions. Ces concerts, dans mon esprit, allaient pouvoir se faire. A chaque fois, il y avait une étape et petit à petit, tout disparaissait. Jusqu’au matin de ce premier concert à San Francisco qui devait se faire pour la radio. Le staff de l’orchestre vient me voir et me dit que, non seulement le concert est annulé, mais toute la tournée aussi. Et là, j’ai pris conscience des annulations et du manque de solutions. Donc, cela a été un grand choc émotionnel.

A Paris

C’est comme si je découvrais un nouveau pan de la relation artiste-public.

Gautier Capuçon (au sujet des vidéos qu’il a tournées pendant le confinement).

Je me retrouve donc à Paris et je tourne cette vidéo du Prélude de la première Suite de Bach parce que j’avais besoin juste de prendre mon violoncelle et de jouer. La musique est là pour ça. Pour s’exprimer. Donc j’avais besoin d’exprimer cette tristesse, cette charge émotionnelle que j’avais en moi depuis plusieurs jours, depuis mon départ des Etats-Unis.

Et puis cette inconnue totale. On n’était pas encore dans un état anxiogène car on ne savait pas où on allait. Donc je pose l’iPhone sur le pupitre et je poste la vidéo. Les retours m’ont beaucoup touché tout de suite. J’ai lu tous ces messages. Dans ces instants-là, on prend conscience de la puissance de la culture et de la musique. Dès lors, j’ai décidé de tourner les pages des Suites de Bach.

Chaque jour, je jouais une danse différente. Pour moi, en même temps, il y avait la relation avec ces messages et tous les jours. Ces Suites de Bach que je joue depuis tout petit, que j’ai jouées en concert et que je n’ai jamais enregistrées. Evidemment, cela fait plusieurs années que je me pose la question. On se demande toujours, lorsqu’on est musicien, si on est légitime pour les enregistrer. Est-ce qu’on est trop jeune, ou comme ceci, ou comme cela. Evidemment, il n’y a jamais de réponse. Bach demeure un graal. Là, c’est comme si le public, ces personnes et ces internautes, m’y encouragées et me donnaient l’autorisation. C’est comme si j’avais besoin d’avoir l’autorisation pour le faire.

Ensuite, j’ai intercalé d’autres oeuvres, parce qu’on me le demandait. J’ai adoré. Mon pianiste, Jérôme Ducros, m’envoyait ses bandes son. On décidait des morceaux ensemble, en fonction des désirs des gens. C’était aussi une manière d’essayer de nouvelles pièces. Des pièces que je n’avais jamais jouées.

Un lien très fort s’est tissé

Le lien qui s’est établi de manière quotidienne était extrêmement fort. C’est comme si je découvrais un nouveau pan de la relation artiste-public. Evidemment, il y a le concert qui est celui que je connais le mieux depuis tout petit. Récemment, avec mon émission sur Radio Classique, j’ai découvert une autre forme de relation. Et là, ce lien qui s’est tissé depuis le premier jour du confinement est devenu un lien extrêmement fort, qui m’a beaucoup touché et qui m’a beaucoup apporté.

Ce lien me manque depuis lundi ! Chaque matin, je me réveille et il y a vraiment ce phénomène de manque. C’est dire à quel point il a été fort de donner et de sentir qu’on donne réellement quelque chose. Ces quelques minutes (car ce sont des formats courts) chaque matin, apportaient une respiration, aidaient certaines personnes à vivre les émotions, gaies ou tristes. Accompagnaient des personnes seules, des familles endeuillées et les soignants qui, H24, se battaient pour nous et continuent à le faire.

Un lien qui manque

Donc voilà, c’était ma manière de rester en communion avec tous. En fait, le lien s’est vraiment intensifié. Je l’ai vécu ainsi et j’ai eu des retours extraordinaires. Une maman qui me dit que sa petite fille de huit ans a découvert la musique classique pendant le confinement, grâce à ces vidéos. J’ai eu des retours d’Ehpad, de personnes âgées qui écoutaient mes vidéos, touchées par la musique parce qu’elles étaient seules. Ces vidéos étaient faites pour donner. Car c’est le rôle des artistes aussi. Si on se sent de le faire. Car certains artistes n’ont pas ressenti les choses ainsi. Chacun ressent les choses différemment et il faut le respecter. En tout cas, pour ma part, c’était quelque chose que j’avais envie d’apporter. Très vite, c’est devenu un lien qui me manque depuis lundi dernier. 

Vers de nouveaux champs et lieux d’expression ? 

C’est la grande question. La grande inconnue. Il y a de nombreux paramètres. Le tout premier est celui de l’incertitude. Le gouvernement fait de son mieux. Je pense qu’il s’agit d’une situation inédite, extrêmement complexe et difficile. Dans la culture, il y a beaucoup de cadres et d’acteurs différents, qu’il s’agisse du domaine du livre, du cinéma, du théâtre, de la musique. La complexité est immense. On le comprend et en même temps, on voudrait avoir des réponses, ce qui est humain. Donc ce n’est pas facile. On connait encore mal le virus. Nous n’avons pas de recul suffisant avec des chiffres clairs et des réponses. Donc on vit un peu de quinze jours en quinze jours et de réponses gouvernementales en réponses gouvernementales. D’un point de vue sanitaire, il est difficile de s’organiser.

L’inconnue de Septembre

Tous les festivals ou presque sont annulés, en tout cas jusqu’au mois de septembre. Et puis il y a l’inconnue du mois de septembre et la question de savoir ce qui va arriver. En attendant, beaucoup de choses se font sur internet, parce que cela reste actuellement un des seuls moyens pour communiquer la musique, avec une chose que nous devons rappeler. Beaucoup d’artistes de domaines différents ont donné de manière gracieuse pendant cette période de confinement.

C’était extraordinaire mais il faut rappeler aussi maintenant que les artistes ont besoin de vivre. Leur manière de gagner leur vie est d’être sur scène et de donner, de partager avec leur moyen de communication, en l’occurence la musique. Donc oui internet est une chance extraordinaire pour partager des concerts. On l’a fait de manière artisanale pendant le confinement. Nous pouvons maintenant le faire à nouveau de manière professionnelle. Mais il est important de rappeler que les artistes en vivent, je tiens à le dire en soutien à mes collègues.

Chercher les mécanismes

On ne sait rien de ce qui va arriver à la rentrée. C’est là qu’il va falloir vraiment se réinventer, mais tous ensemble ! Parce que l’artiste n’est qu’un maillon de la chaîne. Avant lui, il y a une salle de concert, des programmateurs, des diffuseurs, des producteurs, des agents. Tout un écosystème dépend du concert. S’il n’y a pas de concert, tout s’enchaîne. Tous ces métiers souffrent de l’absence de concert. Il va donc falloir mettre en place un certain nombre de choses pour que les salles puissent réouvrir. Mais si on leur donne la possibilité de réouvrir avec une capacité inférieure à leur capacité d’accueil pour des raisons sanitaires, elles ne seront pas tentées d’ouvrir si elles travaillent à perte.

Il faut donc trouver des mécanismes pour permettre à ces salles d’ouvrir. Les artistes vont-ils devoir faire plusieurs concerts en un ? Plusieurs sets comme au jazz ? Pourquoi pas. Je suis certain que les artistes y seraient prêts. Les artistes ont besoin non seulement de jouer mais aussi de gagner leur vie. Je pense qu’on est tous ravis de faire des efforts. Il va falloir que cela soit fait de manière complètement solidaire et tous ensemble. C’est l’unique moyen de recommencer la vie culturelle.

Se réinventer, mais tous ensemble !

Comme le Président a pu le dire, il va falloir se réinventer, être innovant et créatif. C’est merveilleux bien sûr. Mais parfois, avec un orchestre symphonique, on a beau être innovant et créatif, que faire ? Oui il est possible d’être créatif et innovant quand on récite un poème et qu’on joue une suite de Bach. Mais quand on a un orchestre de cent musiciens et une troupe de théâtre ou de danseurs, c’est un peu plus complexe. Il va donc falloir composer avec tout cela.

Nous sommes tous inquiets. C’est légitime. Comme pour tout le monde, à la fin du mois, il faut payer le loyer, faire vivre la famille et les gens qui sont autour. Il faut évidemment rester positif, car c’est positif. Et réfléchir, penser et ne pas se mettre dans son canapé et attendre que la situation se débloque. Il faut aller au charbon et se parler tous ensemble pour trouver des solutions. 


Le site officiel de Gautier Capuçon

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