Philippe Hersant (re)compositeur des toits de Paris

Philippe Hersant

Philippe Hersant a passé les deux mois du confinement dans son appartement parisien. Son témoignage, publié dans les Lettres de musiciens confinés, est celui d’un musicien en qui les notes jaillissent plus aisément que les mots mais dont les mots, choisis, ont la justesse des notes.

Il devait passer quelques jours à Florence. Mais il est à Montmartre en ce mois de mars 2020. Dans un appartement qu’il occupe depuis près de quarante ans. A la fenêtre, « une très agréable toile de fond à laquelle je ne prêtais qu’une attention distraite », écrit-il. L’enfermement ouvre-t-il les yeux ou bien libère-t-il du quotidien qui accapare ? Mieux encore. L’enfermement conduit Philippe Hersant, alors aux prises avec l’écriture d’un opéra, à embrasser pendant trois semaines l’art de la photographie. La (re)composition de ses photographies des toits de Paris l’emporte, un instant, sur la composition de son opéra.


Philippe Hersant tentait alors une évasion par le ciel

« Je ne prends guère de photos que lorsque je voyage. Mû sans doute par l’envie d’accomplir une sorte de voyage immobile, j’ai sorti d’un tiroir mon petit appareil photo muni d’un bon téléobjectif et je me suis mis à explorer et à photographier les toits. J’ai découvert un monde étrange et j’ai vu, dans cette multitude de cheminées, comme un régiment de sentinelles immobiles – offrant parfois, surtout dans la lumière du soleil couchant, des images quasi picturales, évoquant tour à tour Morandi, Hopper ou Turner. » Le compositeur décrit ainsi dans sa lettre de musicien confiné, pudiquement, la démarche qui fût la sienne pendant le confinement. Envie de voyager tout en restant immobile, imagination comme aspirée vers le ciel, contemplation de vues prosaïques devenues picturales grâce à la technique de la photographie.

Le compositeur rit doucement en évoquant cette période de création picturale. Il souriait beaucoup moins au début de notre entretien. Le début du confinement, ce n’était pas simple. « C’était même un peu compliqué, car il se trouve que j’étais en train d’écrire un opéra et que les délais étaient extrêmement courts. Je n’avais toujours pas reçu le contrat, et passé ma première réaction de satisfaction à l’idée de pouvoir avancer dans mon travail, j’ai rapidement commencé à me gratter la tête avec la crainte d’une annulation ou d’un report. Cette position était inconfortable. J’ai alors commencé à regarder par la fenêtre et j’ai arrêté d’écrire. »

Recomposer plutôt que composer

Philippe Hersant

Certains « gèrent une situation » comme ils disent. Les artistes, eux, jettent des sorts à un état de fait. Ce faisant, ils révèlent, transmuent et « métamorphosent » ce qui les entoure. Philippe Hersant a ouvert le tiroir pour en sortir le petit appareil photo des vacances. Il délaisse la composition de son opéra et s’attache à la recomposition de photographies des toits de Paris.

L’artiste travaille, comme à l’accoutumée. « Sans en être vraiment conscient, je me suis imposé quelques règles. Je devais prendre des photos depuis ma fenêtre et non pas pendant les petites promenades qu’on nous autorisait. Egalement, pas de photographie de Montmartre. Uniquement ce que je voyais depuis ma fenêtre et avec tous les obstacles. Il y a des endroits, des choses que je ne peux pas photographier : un arbre, un toit, une antenne… ». Son rythme de parole s’est accéléré. Ces obstacles matériels s’assimilent, dans son esprit, aux contraintes qu’il s’impose dans son travail de composition. « D’une certaine façon, ce n’était pas si éloigné que cela de la composition musicale. Je m’impose souvent des contraintes : utiliser quelques notes et tous ces autres détails de cuisine un peu compliqué. » (Il rit).

Je les ai recomposées..

Les clichés de Philippe Hersant sont d’essence picturale. « Il est vrai que beaucoup me faisaient penser à des peintures. C’est un peu comme si j’essayais de visiter un musée tout en étant bloqué chez moi. Mais ce n’est pas évident à expliquer. En tout cas, ces photos, je les ai énormément retravaillées. Avec les moyens du bord et les choses toutes simples qu’on trouve sur l’ordinateur. En fait, je les ai vraiment recomposées. Quelquefois au millimètre près, et là aussi, cela me semblait très proche du travail que je fais en composition. Souvent je pars d’un matériau brut, et puis je corrige, je corrige, je corrige, de façon un peu maniaque par moments. » (Il rit).

Les cheminées qui attendent je ne sais quoi lui ont soufflé certains titres. « Sentinelles », Le désert des Tartares », en référence au roman de Dino Buzzati. Et puis les pigeons…« Les pigeons ne sont pas des oiseaux qui me fascinent particulièrement. Mais là, ils me semblaient brusquement très intéressants dans leurs expressions, avec parfois des côtés enjoués, parfois des côtés fatigués. » Ces pigeons qui, sans le savoir, ont accompagné le compositeur pendant le confinement, et l’ont ramené à ses préoccupations naturelles. L’opéra …

Les éclairs de Philippe Hersant, en cours d’écriture

Passé l’égarement pictural et salvateur, le compositeur revient à l’écriture de son opéra. « J’avais commencé à l’écrire en janvier. Depuis, cela a quand même « bifurqué ». Cette séquence du confinement a eu son importance dans sa construction, sa tonalité générale. Les photographies aussi n’y sont pas étrangères. Tout cela est difficile à exprimer par des mots. C’est d’ailleurs pour cela que je fais de la musique. Mais … oui, il restera des stigmates, c’est certain. »

Ecrit sur un livret de Jean Echenoz, son opéra s’intitulera Les éclairs, par référence au roman Des éclairs de Jean Echenoz. On y découvre la vie de Nikola Tesla, grand savant serbe émigré aux Etats-Unis et mort à 1943 à New York. Bien moins connu que son rival Thomas Edison, il a pourtant déposé un nombre étourdissant de brevets. Personnage à lui seul, savant fou, génial inadapté, jusqu’à imaginer apporter l’électricité gratuitement dans tous les foyers. Et… passionné de pigeons. « Il aimait bien plus la compagnie des pigeons ou des oiseaux que des hommes ». Philippe Hersant rit et ajoute que tout de même, à Paris, il n’y a grand chose d’autre.

Il ne faudrait tout de même pas croire que ces photographies, peintes presque en lieu et place d’un opéra dédié à un passionné de pigeons, étaient un travail conscient. Mais le hasard, quand il tombe aux mains des artistes, fait décidément de bien belles choses.


Lettres de musiciens confinés

Les lettres de musiciens confinés sont disponibles aux Editions La Lettre Du Musicien, en partenariat avec La Fondation Banque Populaire. Les recettes des ventes seront reversés au projet Donnons pour Demos – A chaque enfant son instrument.


Les photographies publiées ici sont la seule et exclusive propriété de Philippe Hersant. Aucune publication n’est autorisée sans son accord exprès.

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Lire aussi notre interview d’Antoine Pecqueur, directeur de la rédaction de La Lettre du Musicien, au sujet des Lettres de musiciens confinés

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