Elsa Fottorino bouleverse le traitement du viol en littérature

Elsa Fottorino

Elsa Fottorino le 7 septembre 2021. Délicate silhouette posée sur le tabouret qui lui servira de point d’ancrage au monde pendant la présentation de son nouveau roman à la Librairie Delamain. Frêle expression d’une femme de lettres que notre époque, éperdue et tourneboulée, trouve enfin sur son chemin. Parle tout bas, c’est le titre du roman, est écrit à la première personne. La narratrice avait 19 ans en 2005 lorsqu’elle est victime d’un viol dans une forêt. L’enquête est chaotique, la victime perdue. Mais douze ans plus tard, un suspect est identifié. Le procès qu’elle n’attendait pas va avoir lieu. Et ce roman, sobre et déchirant, de bouleverser le traitement du viol en littérature.

Elsa Fottorino : « Si cette année devait être une couleur, elle serait bleu. Celui qui tire vers le noir. Le bleu des nuits. Un bleu profond de mi mineur … »

L’histoire du viol, on la connait. Vieille comme l’antiquité et ses mythes. Les lecteurs connaissent aussi fort bien la littérature du 19ème siècle, et sa justification du viol par un argumentaire naturaliste. Germinal bien sûr : « Pourquoi serait-il intervenu ? Lorsque les filles disent non c’est qu’elles aiment à être bourrées d’abord. » Il y avait alors beaucoup de voyeurisme. Ce dernier s’est transformé, au fil des siècles en impudeur, délicieuse manifestation de l’interdit que la littérature permet. Au début du vingtième siècle, on change de focale. Des romancières, courageuses et souvent méprisées, combattent les violences sexuelles. Les jeux d’alors sont requalifiés. La violence sexuelle est nommée. Des mots apparaissent : bourreau, agresseur… Les scènes sont alors explicites et explicitées.

Tout cela ne suffit plus. Tout cela est partiel. Il manquait le roman écrit par Elsa Fottorino. Aucune description des faits. Qu’importe effectivement. Il y a les autres pour le faire, encore et encore. Aucun lamento non plus et aucune dénonciation. Des mots simples et francs. Une écriture sobre et acerbe. Tout comme le mal profond que la narratrice apprivoise, à force de travail. Il y a une réalité, un viol dans une forêt, subi par l’auteur. Puis les mots ciselés par un écrivain qui se détache de son histoire personnelle. Accueille le lecteur au plus profond de son être intérieur. Plus exactement victime, pas vraiment conquérante, interloquée du brouhaha gesticulant des procédures judiciaires.

Cet écrivain a donc changé la focale. Le viol ne se raconte plus, il ne décrit pas, il ne se dénonce pas. Il se vit, pendant de longues années, sous la musique des mots qui accompagnent l’âme. La belle écriture d’Elsa Fottorino…


Elsa Fottorino

Elsa Fottorino est née en 1985. Journaliste spécialisée en musique classique, elle est rédactrice en chef du magazine Pianiste. Elle est l’auteur de trois romans, dont Mes petites morts et Nous partirons. Parle tout bas, est publié aux éditions Mercure de France.

Parle tout bas
Elsa Fottorino

Je ne pouvais plus échapper à mon histoire, sa vérité que j’avais trop longtemps différée. J’avais attendu non pas le bon moment, mais que ce ne soit plus le moment. Peine perdue, La mienne était toujours là, silencieuse, sans aucune douleur, elle exigeait d’être dite. J’ai espéré un déclenchement involontaire qui viendrait de cette peur surmontée d’elle-même. La peur n’est pas partie mais les mots sont revenus.

Elsa Fottorino, Parle tout bas

Parle tout bas est publié aux Editions Mercure de France. Il est sur la liste des nominés des Prix Goncourt et Femina.

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